[ Versus #9 ] ( magazine ) - 10.10.2006

Registre de la vision

Un « Brian Eno en régression punk qui aurait troqué ses velléités world music contre une fascination pour le cercle polaire » plaisante le vocaliste julien, lorsqu'on aborde la question de l'éventuelle bonne manière de présenter le groupe aux profanes. Et au final - blague à part - il y a de ça (voir la chronique de Nord dans Versus n°8). La musique de ces Bordelais, très typée post-rock, mais avec un côté lourd et implacable, témoigne en effet d'une soif du détail (ses passages ambient à la Byla/Tim Hecker, son clavier...) et d'individualité (un chant plus screamo que « post-core »...) certaine. Bref, s'ils sont aujourd'hui nombreux à officier dans un genre jadis sondé par Isis, Pelican et consorts, peu voient leur musique se parer de la beauté magnétique et glacée de Nord.

DE JEUNES COMMUNIANTES MASQUANT LEUR TIMIDITÉ À GRANDS COUPS DE LARSENS MAL MAÎTRISÉS...

Pouvez-vous nous expliquer comment une bonne partie de Metronome Charisma est devenue YONL ?
Bertrand (batterie) : Eh bien en fait, c'est plus une partie de Year Of No Light qui a décidé un beau jour de mars 2002 de se lancer dans l'aventure Metronome Charisma, la formation de Year Of No Light remontant à l'automne 2001. Les choses sont tout simplement allées plus vite pour Metronome Charisma, vu que nous avons sorti notre première demo en 2002 et notre album Notre Amour... en 2004 faisant très rapidement parler du groupe. Voilà pourquoi les gens pensent que Year Of No Light est constitué d'ex-membres de Metronome Charisma...
Johan (basse) : À la base on était quatre dans YONL. Un jour, lors d'un concert que j'organisais, julien est venu à ma rencontre pour me donner la demo K7 de Broadcast Emotion (un projet pré-Metronome Charisma qu'il faisait en duo avec Gaetan et dont la plupart des morceaux sont devenus des titres de MC) me demandant si je connaissais un bassiste et un batteur que ça pourrait intéresser, Bertrand et Jérôme se sont laissés tenter et hop, ça a donné MC ! Par la suite, on a demandé à julien si ça le tentait de venir chanter et jouer du synthé dans YONL et il nous a rejoints...

Racontez-nous un peu l'enregistrement de l'album...
Pierre (guitare) : De l'herbe, de la fondue, la fraîcheur helvétique des barres bétonnées de la banlieue genevoise, le tout sublimé par la figure paternelle de Serge.
B : Dantesque !!! On a pu avoir pour l'occasion une batterie DW avec une grosse caisse de 26" et deux toms basses de 16" et 18" (les connaisseurs apprécieront !)... Ce fut véritablement la guerre si je puis dire... chaque coup de grosse caisse faisant vibrer les murs de la régie du studio. D'un point de vue plus général, l'enregistrement s'est déroulé de façon plus détendue que celui de Notre Amour... (chez Serge Morattel également) mais de manière plus aboutie aussi, avec davantage de précision. Autant Notre Amour... avait été enregistré de façon très brute, à l'énergie, sans aucun clic pour caler les morceaux, afin de restituer un chaos sonore digne de nos concerts ; autant l'enregistrement de Nord s'est vu mené avec la minutie d'une horloge suisse, entièrement calé au clic. L'optique était en effet de produire un album nettement plus abouti et construit, des qualités nécessaires à ce genre de musique.

Pour le mix, vous souhaitiez peut-être faire appel à Sanford Parker (Buried At Sea, Minsk; producteur de Buzzov-en, Unearthly Trance, Rwake ou Pelican), expliquez-nous... Comment en êtes-vous arrivés à Douches ?
Jo : J'avais demandé à Sanford Parker s'il était motivé pour le mix sachant qu'il avait adoré la demo. Il était intéressé mais aurait même préféré qu'on enregistre tout avec lui, ce qui n'était pas évident à réaliser d'un point de vue pratique. Et les autres se demandaient si ce n'était pas mieux de tout faire avec la même personne, celle qui avait procédé aux prises de son. Et comme ils avaient déjà bossé avec Serge (pour l'album de MC) et que ça s'était super bien passé pour le mix on a finalement décidé de faire appel à lui. Pour le master, dès le début on avait pensé à Alan Douches au vu de son travail (Mastodon, Low, Converge...) et comme c'était moins cher qu'en Europe, on n'a pas hésité deux secondes !

Le genre de musique (« post-core ») auquel on vous affilie spontanément commence à se faire très très balisé, c'est quoi le secret pour tirer son épingle du jeu comme vous le faites ? Écouter des tas de trucs différents ?
Julien (voix, clavier) : Personnellement, mes influences dans ce style de hardcore ne sont pas les groupes les plus récents. Mes références : Venom de Breach, le Red Sea d'Isis et les morceaux les plus rampants de Kiss it Goodbye.J'ai du mal à retrouver la même hargne dans des groupes actuels tels que Cult of Luna. Mais les groupes auxquels je pense avant tout quand je joue dans YONL seraient plus à chercher du côté de Joy Division, Codeine, Slowdive ou My Bloody Valentine. Ça vient peut-être de là : disons que la silhouette de notre musique est plutôt hardcore mais qu'on a des âmes de tristes tapettes.
P : Je pense qu'on se retrouve tous sur certains fondamentaux : ceux qu'a mentionnés julien. Néanmoins, et pour être honnêtes, on ne s'est pas levé un matin en se disant qu'on allait monter un groupe de « post core ». J'envisage YONL sous l'angle d'une praxis, à la fois superflue et nécessaire, excroissance amplifiée transmutée par les lampes de nos amplis. Pense à de jeunes communiantes masquant leur timidité à grands coups de larsens mal maîtrisés, à un après midi de novembre, un lendemain d'armistice...
B : Alors là je voudrais signaler que j'en ai plutôt ras-le-cul de ces appellations « post-hardcore »... Pour moi cela représente toute une mouvance de la scène hardcore remontant au milieu des années 90 avec des groupes tels que Die 116, Quicksand, Orange 9mm,... offrant une synthèse intéressante des scènes hardcore et noise de l'époque, laquelle a sans doute joué un rôle quant à l'apparition de groupes tels que Kiss It Goodbye, Botch,...
Jo : Oui on écoute bien sûr tous gavé de trucs différents (metal, black metal, post-rock, drone, noise, ambient...) mais surtout on n'a pas commencé ce groupe l'année dernière en se disant « c'est ce qui marche, faut qu'on fasse ça ». De ce côté-là on pourrait même dire qu'on est un peu des super losers vu le temps qu'on a mis à faire cet album. On s'est formés il y'a cinq ans en voulant faire une musique « lente, lourde et sonique », puis ça a évolué. L'album reflète notre évolution sur ces cinq dernières années.

CRACHER LE DISQUE EN LE DÉBARRASSANT
DE SES MANIÈRES


À la lecture, les textes m'ont semblé très beaux et très élaborés : on a l'impression que les mots ont été scrupuleusement choisis (ce qui peut sembler paradoxal pour un groupe où ta voix n'est pas très intelligible, et sous mixée) sans compter les jeux allitératifs : « rouler tous feux éteints au fin fond d'une nuit sans phare, rouler tous feux éteints, dans les bas-fonds d'une nuit sans fin »/« En trombe, en garde (...) en trombe, hagard » (ça, ça peut sembler paradoxal quand on a une voix très hargneuse qui « n'articule pas », si je puis dire)... Sont-ils écrits avant, après ou parallèlement à la musique ? Avec quelles intentions, influences etc. ?
Ju : Les textes sont écrits après la musique, les voix sont déjà posées avant leur écriture. Les influences sont assez vastes mais disons que s'il fallait donner quelques noms ce serait Céline, Ballard, Bataille, Calafetre, Guyotat, Debord, les films d'Antonioni et de Terrence Malick. C'est un peu l'horizon. Après, il s'agit d'un disque et non d'un bouquin ou d'un film, il y a un rythme dans le texte, un choix des mots qui n'aurait pas été le même s'il n'y avait pas eu d'instrumentation. Par exemple, je n'utilise jamais de mots avec le suffixe « -tion » dans mes textes : je trouve ça laid, lourd, et puis souvent ce sont des mots dont raffole le jargon des gauchos-nazillons. Et puis, plus encore que dans un livre, il me semblait très important que les textes laissent de nombreuses brèches dans l'interprétation et ne cloisonnent pas le sens de ce disque. Car soyons clair, YONL n'explique ni ne revendique quoi que ce soit. On est plus dans le registre de la vision. L'analyse socio-politique de comptoir, les leçons de morale et les drames d'ados attardés, je laisse ça à un autre pan de la scène hardcore.

Vous avez peaufiné Nord, notamment au niveau des enchaînements ; du coup, comment voyez-vous le live pour YONL ? Comme une expérience secondaire ? Ou au contraire, c'est la raison d'être du groupe ? ... Ou alors, c'est juste deux trucs différents, et alors qu'en attendez-vous respectivement ?
Ju : Pour moi c'est deux trucs plutôt différents. Nous n'essayons pas de rejouer le disque car de toute façon nous ne sommes pas assez nombreux. Le live est beaucoup plus rude, c'est un peu comme si on crachait le disque en le débarrassant de ses manières.
Jo : On a tous nos boulots à côté, pas mal d'autres projets musicaux et nos vies en dehors. Ce n'est donc jamais facile de se retrouver à enchaîner pas mal de concerts. Mais c'est clair qu'on aime ça, jouer, et que c'est vraiment différent de l'album. Je nous vois mal en train de nous dire « Tiens, jouons l'album en entier », comme ça n'a franchement rien à voir. Et on n'a pas attendu l'album ni même la demo pour jouer. Au printemps dernier on jouait un nouveau morceau et je pense que cet hiver on en jouera encore d'autres... Le seul truc auquel on a pensé de ce côté-là, c'est peut-être que je conçoive des nappes à l'ordi en plus de celles de Julien au synthé pour meubler entre les morceaux, et autres... On verra si on a le temps de peaufiner ça.
P: Quoi qu'il en soit, YONL est un groupe qui joue assez peu...

Parlez-nous des labels Radar Swarm, E-vinyl et Atropine qui sortent le disque...
Jo : Radar Swarm c'est un label que j'ai commencé en 2001 avec l'idée de sortir en LP le The Frontier Bursts Into View de Tantrum qui n'intéressait pas grand monde à l'époque, puis j'ai eu l'occasion de sortir des disques des Spinning Heads, Craw, Superstatic Revolution, Metronome Charisma, Cortez, Gantz, Nexus Sun... Bertrand m'aide aussi depuis le début avec le site web et le reste, il s'est lui aussi lancé dans la production avec le Metronome Charisma et le Hellmotel. En fait le but c'est vraiment de me faire plaisir et de sortir les disques des amis qui me plaisent...
Là les prochaines sorties vont être un album d'Altaïr Temple (un duo drone/post-rock qu'on fait avec Fred un copain de Bordeaux) et un album de mon projet solo Lacustre (sorte d'ambient/drone/field recordings).
E-vinyl et Atropine c'est la providence. On s'est rencontrés y'a pas si longtemps que ça mais le courant est super bien passé et ils se sont montrés assez fous pour sortir la version gatefold LP en première sortie de label, si bien qu'on ne les remerciera jamais assez : elle déboîte vraiment tout cette version ! E-vinyl c'est l'oeuvre de Nicolas qui est basé à Paris, et Atropine celle de Pierre (alias Zozzal pour les nerds) qui est basé à Lyon.

Suis-je une obsédée ou la symétrie des deux cerfs de l'artwork forme un sexe féminin ? (... et alors, c'est vous les obsédés ! ah ah)
Ju : Le graphiste concerné est hanté par les profondeurs utérines, tant qu'il ne le reconnaîtra pas, toutes ses pochettes ressembleront à des chattes. C'est le retour du refoulé. Mais peut-être que c'est aussi pour ça que nous adorons son travail.
P : Y'a rien à faire. On a eu beau essayer mais impossible d'y échapper. C'est la triste fatalité. Ça craint mais c'est comme ça.
B : Ah oui bien vu !!! C'est exactement la même avec l'artwork de Notre Amour... de MC... quand on soulève le cd, on peut aussi découvrir un sexe féminin dissimulé dans l'explosion nucléaire !!! On aime les messages subliminaux !
Jo : C'est complètement involontaire, comme toujours avec Greg.

(Elodie Denis)